JULES CÉSAR et VERCINGÉTORIX se connaissent bien, ils sont l’un et l’autre de la race des seigneurs. Dans ce combat des chefs qu’ils se livrent, tous les coups sont permis : pièges sanglants, espions, trahisons…

Le 27 septembre de l’an 52 avant J.-C., à l’aube, Vercingétorix constate le bilan tragique de la nuit. A ses pieds ! Plus de 100000 cadavres jonchent les 97 hectares du plateau d’Alésia. Le résultat de près de deux mois de siège ! Le chef gaulois qui avait tant espéré débarrasser la Gaule du joug de César vient d’ordonner le repli de ses soldats en déroute face à des forces romaines à peine entamées. Pour sauver son honneur et ses hommes, il ne lui reste désormais que la reddition ou la mort ! C’est ce qu’il déclare devant l’assemblée des chefs gaulois, à qui il offre sa vie. Mais César l’ambitieux refuse, il veut tout, les leaders et les armes. Enchaînés, la fête basse, les chefs gaulois sont alors conduits au proconsul par les légionnaires romains. Dans leur sillage, des milliers de guerriers désarmés descendent en file indienne pour être offerts comme esclaves aux vainqueurs.

Dans son camp retranché, César exulte. Il lui fallait une grande guerre pour prendre le pouvoir à Rome. Avec cette bataille d’Alésia, la plus grande de l’Antiquité, c’est gagné ! Il pense déjà au triomphe qu’on lui fera à son retour. Mais pour l’heure, voici Vercingétorix qui vient se livrer. Les deux hommes se connaissent bien. Ils se sont rencontrés six ans plus tôt, au début de la guerre des Gaules. Issu de la haute noblesse celtique, le jeune roi des Arvernesincarne à lui seul cette élite gauloise qui, en janvier, s’est soulevée contre les Romains. Aujourd’hui, César a 48 ans, le chef gaulois, 30. Tous deux sont de la race des seigneurs. Même soif de pouvoir, même orgueil. «Je t’ai offert d’être roi, alors accepte la reddition d’un roi », lance Vercingétorix à César. Ainsi prend fin la bataille d’Alésia. Ci-gît la Gaule libre qui se rêva un destin.

Quelques mois plus tôt, en juin. Les Gaulois viennent de vaincre César à Gergovie, le privant d’un dixième de ses effectifs. Vercingétorix est persuadé que son heure de gloire est arrivée. Grâce à cette victoire, la Gaule unie existe enfin et c’est lui, le jeune Arverne, qui a été désigné pour en prendre la tête. Tous les chefs gaulois lui ont renouvelé leur confiance à l’assemblée de Bibracte.

C’est la première fois de son histoire que cette mosaïque de tribus concurrentes, pour la plupart clientes des Romains, a accepté de se rallier à un commandement unique, se dotant ainsi d’une vraie stratégie militaire. Et ça tombe bien, car la rumeur d’une retraite des légions de César commence à se diffuser comme une traînée de poudre. On entend que les légionnaires seraient en pleine déroute et sur le point de rentrer à la maison. Aussitôt, Vercingétoriximagine de les cueillir sur la route du Midi, avant qu’ils ne regagnent leur province. Vers la mi-août, le chef de guerre gaulois débarque avec sa cavalerie et 80000 fantassins à Alésia, métropole religieuse du monde celtique. Vercingétorix a trouvé l’endroit idéal pour soutenir un siège. Une cité fortifiée sise sur le plateau du mont Auxois (dans la Côte-d’Or actuelle) à 400 m d’altitude. Une vraie place forte naturelle comme à Gergovie- offrant une position dominante sur toute la vallée.

Un écrin de rêve pour sa nouvelle stratégie : l’enclume et le marteau ! Il s’agit de prendre l’armée romaine en tenaille quand elle s’engagera dans les deux vallées entourant Alésia. Imparable ! L’oppidum fortifié sera l’appât, tandis qu’un gigantesque aimé de renfort sera rameutée par des cavaliers partis porter des messages dans toute la Gaule. Cette armée sera le marteau qui «écrasera» les troupes de César sur le contrefort rocheux du mont Auxois, l’enclume. Vercingétorix attend ces renforts d’ici une quinzaine de jours. Prévoyant un mois de siège, le chef gaulois stocke des vivres et du fourrage et installe son camp en amont du site pour être aux premières loges. Le prédateur attend désormais sagement sa proie, persuadé d’avoir un coup d’avance sur son ennemi.

MAIS SURPRISE ! LE LENDEMAIN MATIN, César est déjà là ! Alors que Vercingétorix le croyait encore sur la route, le général romain le talonnait Et le voilà maintenant qui non seulement trône tranquillement dans son camp à quelques pieds d’Alésia avec ses 72000 légionnaires, ses auxiliaires et sa cavalerie, mais qui en plus commence à organiser le siège complet du site. Dès la fin d’aout plus personne ne peut ni entrer ni sortir de la cité.

Les Gaulois sont encerclés. Coupés du monde, ils se mettent à douter. En un éclair, de prédateurs, les voilà la proie. Dans prison à ciel ouvert, ils tournent en rond comme des lions en cage. La peur gagne, l’ennui aussi. Les esprits s’échauffent. Plus les jours passent, plus l’alliance semble prête à imploser. Certains pensent même déjà à se rendre. Ils n’auront bientôt plus de quoi manger. Pour économiser les vivres, ils font sortir la population civile. Mais César refuse de les laisser passer. C’est l’horreur ! Femmes, enfants et vieillards agonisent sous leurs yeux entre les deux lignes ennemies.

Le 20 septembre, une immense clameur s’élève soudain des remparts de la cité jusque-là silencieuse. A l’intérieur, c’est l’effervescence. Tout le monde s’agite et fabrique des claies, des échelles et des harpons. Les guerriers sont survoltés. Les renforts sont enfin arrivés ! 8000 cavaliers gaulois avec leurs fantassins légers et leurs archers ont débarqué ce matin même à Alésia. Et derrière eux, à perte de vue, suit une colonne immense de guerriers presque nus, vêtus de braies et armés d’épées. Au total, ce sont250000 Gaulois qui progressent lentement vers la cité. Du jamais-vu ! Les Eduens du Morvan, les Arvernes d’Auvergne, les Séquanes du Jura, les Bituriges du Berry, les Lexoviens du Calvados… tous ont répondu présents, même les habituels alliés de César. Sur les 60 tribus de la Gaule, seuls les Rèmes de Reims et les Lingons de Dijon et Langres restent engagés du côté des Romains.

A la tête de cette armée de coalition, l’élite gauloise au complet : Commios, le roi des Atrébates, Vercassivellaunos, le cousin de Vercingétorix, et Viridomar et Eporédorix, deux Eduens. Enrôlés d’urgence dans les 41 cités de la Gaule, les guerriers ont emporté avec eux le strict nécessaire afin de voyager plus vite : armes, machines de siège et quelques vivres. Ils veulent attaquer sans attendre.

LE LENDEMAIN, DANS LA PUINE DES LAUMES à l’ouest, la cavalerie de combat lance l’assaut sur les défenses romaines. Mais après leur long voyage, les guerriers ne sont plus très frais. Et au bout de six heures d’un combat acharné, les Romains finissent par l’emporter. Trois jours plus tard, nouvelle attaque, de nuit cette fois ! Les assiégés sortent en même temps de la ville sous les ordres de Vercingétorix, au son des trompettes et des cris. Mais alors qu’ils se précipitent à l’assaut du rempart romain, les voilà avalés d’un coup dans la gueule de pièges sanglants. Ils tombent dans des fossés, s’empalent sur des pieux ou sont écrasés par des projectiles jetés du parapet Que se passe-t-il ? Bien que deux fois plus nombreux que leurs ennemis, les Gaulois ne parviennent pas à percer la défense de César. Celle-ci semble impénétrable. C’est que le chef romain y a mis tout son métier et son génie de la guerre.

Une première ligne défensive de 15 km de long — la contrevallation — entoure la cité de solides remparts. Elle est elle-même encerclée d’une seconde ligne de 20 km — la circonvallation — qui interdit d’approcher d’Alésia. C’est ainsi que l’année de renfort, refoulée dès son arrivée, a été contrainte de s’installer sur les collines environnantes, à 1,5 km du mont Auxois. Et comme si cela ne suffisait pas, César a placé des tours défensives tous les 10 à 20 m. Il a aussi fait creuser des tranchées remplies d’eau et des fossés truffées de pieux acérés. Autant de pièges soigneusement dissimulés sous des broussailles. Du grand art ! Mais rien n’est encore joué. L’armée gauloise bénéficie toujours de son avantage numérique. Et très vite, elle accouche d’une nouvelle tactique pour en finir : frapper les Romains sur tous les fronts à la fois afin d’éparpiller leurs forces.

LE 26 SEPTEMBRE, EN DÉBUTD’APRÈS-MIDI, 60000 Gaulois donnent l’assaut par le nord, avec à leur tête le grand Vercassivellaunos. Leur cible ? Le camp romain du mont Réa, isolé et plus fragile. Ils se sont glissés de nuit sur la colline d’en face. Les voilà maintenant qui avancent en rangs serrés, boucliers en écailles, selon la technique de la tortue prisée des Romains. Ainsi protégés, ils lancent des volées de javelots, de flèches et de glands de fronde. Pendant ce temps, leurs frères d’armes comblent les fossés avec des mottes de terre. Les Romains sont pris par surprise. Ils s’attendaient à une attaque par l’ouest C’est d’ailleurs là que César a installé ses légionnaires le long de ses lignes, une partie faisant face aux assiégés, l’autre à la cavalerie.

Une fois parvenus au camp romain supérieur, les Gaulois entament un corps-à-corps avec l’ennemi. Au même moment, dans la X vallée, leur cavalerie attaque les légionnaires afin de les fixer sur leur ligne de défense. Pendant qu’à l’est les assiégés entrent en scène. Surgissant de la cité, une foule de guerriers enragés se jette en hurlant à l’assaut de la défense romaine. Armés de claies, d’échelles et de harpons, ils tentent d’escalader les palissades et les tours sous une pluie de projectiles. Le site d’Alésia n’est plus qu’un vaste champ de bataille où s’affrontent 300000 soldats déchaînés. Pris en étau au milieu de leurs lignes, les Romains commencent à céder.

A CE STADE, LES GAULOIS PENSENT DEJA A LA VICTOIRE. Dans son camp, César, inquiet, réfléchit L’heure est grave. Là-haut, ses hommes ne tiendront plus longtemps. D’autant que les assiégés ont réussi à percer une brèche. Certains tentent même de rejoindre la colline nord. Mais le général romain a conservé un atout de taille : des légions auxiliaires toutes fraîches. Et sa redoutable cavalerie de Germains. Des tueurs ! Il envoie Labienus, son meilleur lieutenant, à la tête de six cohortes de 600 fantassins chacune au secours des soldats du mont Réa. Plus tard, il le rejoint en personne avec quatre cohortes supplémentaires et une partie de sa cavalerie. Les cavaliers restés à l’arrière ayant pour ordre de prendre les Gaulois à revers. Et en un clin d’œil, les voilà déjà qui fondent sur eux ! Apeurés, les Gaulois tentent de s’enfuir. Dans un chaos indescriptible, les Germains coupent leur retraite et les massacrent. Vercassivellaunos est capturé. Les Gaulois sont décimés. Vercingétorix ordonne le repli.

QUEL ECHEC ! QUELLE HUMILIATION Il s’en est pourtant fallu de peu pour que le chef gaulois l’emporte sur CésarVercingétorix est amer. Il se repasse le film des événements. Comment a-t-il bien pu échouer avec une armée géante et un plan digne des plus grands stratèges ? Qu’est-ce qui a fait la différence ? Certes, il y a l’expérience du chef romain. Difficile de faire le poids face à celui qui, en six ans de guerre des Gaules, a presque tout gagné. Césara été plus rapide, comme d’habitude ! Sans compter le retard pris par l’armée de renfort arrivée en plusieurs fois, après plus d’un mois de siège. Et qui plus est, mal organisée et fatiguée Dès lors, comment créer la surprise ? Oui, pas de doute, toutes ces raisons ont fait échouer sa stratégie. Mais, il en est une qu’il ignore sans doute.

C’est pourtant elle, secrète et magistrale, qui a vraiment décidé de la bataille. César était un maître espion ! Dès le début du siège, il a acheté des informateurs parmi les Gaulois rétifs à la coalition, tels les Eduens, qui l’ont l’informé de la stratégie adverse et notamment de l’existence d’une armée de renfort Des élites gauloises tellement romanisées que la moitié des troupes venues au secours des assiégés n’a pas combattu le jour, préférant prendre la poudre d’escampette. Ce n’est pas Vercingétorix qui a tendu un piège à César, mais bien l’inverse. En réalité, c’est le général romain qui au départ a fait diffuser dans les rangs gaulois cette fausse rumeur de retraite de ses légions ! Comment le jeune roi Arverne a-t-il pu croire un instant que Césarallait battre en retraite ? Quelle naïveté ! Dès le début, César connaissait la topographie du site, les positions ennemies, la composition de l’armée de renfort et ses tensions internes. Ses espions lui ont livré la victoire à Alésia sur un plateau, avant le premier coup de glaive I

DANS LES MOIS QUI SUIVENT la terrible bataille, l’Imperator va se rendre maître de tout le territoire I La Gaule celtique n’est plus. En — 46, Vercingétorix est assassiné dans sa geôle, emportant avec lui le rêve d’une Gaule unie. Reste, depuis 2000 ans, le souvenir d’une défaite héroïque et un éclat fondateur de l’histoire de France.